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Déclaration Inaugurale de la Black History Week 2026 à Ouidah

Merci à tous mes collègues,

Merci à nos étudiants,

car je sais qu’ils sont venus nombreux. C’est pour eux que nous faisons tout cela. Merci à l’Institut Français et à l’Ambassade de France qui accompagnent souvent les belles choses, les belles initiatives dans nos pays.

Comme constaté par les rédacteurs de la version révisée de l’histoire générale de l’Afrique, l’Afrique et ses diasporas ont souvent été présentées comme des groupes distincts qui n’ont eu que des contacts sporadiques durant de brefs moments. Pour changer cette perception réductrice de ces relations, le Comité scientifique de l’histoire générale de l’Afrique a adopté le concept d’Afrique globale. Ce concept permet de comprendre l’histoire de ces relations comme un processus articulé et continu fait de circulation de personnes, de connaissances, de savoir-faire, de productions culturelles et dont la matrice est l’héritage africain.

Le concept permet aussi de mettre l’accent sur la présence multiforme de l’Afrique dans les différentes régions du monde et la diversité de ses influences sur les autres cultures. Ce concept ne nie pas la complexité anthropologique de l’Afrique. En partant surtout des modes internes de transmission orale des savoirs, les spécialistes de sciences humaines, à la suite surtout d’historiens comme Joseph Kizerbo, ont relevé l’existence et le fonctionnement d’une multitude de communautés organisées selon divers modèles sociopolitiques.

Mais en même temps, au plan socio-culturel et linguistique, ces communautés correspondent à des aires culturelles plus englobantes et formant un continent civilisationnel. Celui-ci se caractérise souvent par le primat de la séniorité. Partout en Afrique, on vous dira « c’est mon grand frère ». Il se caractérise aussi par la recherche du consensus dans la gouvernance publique.

Il se caractérise enfin par le choix de l’être pour plus de solidarité sociale au lieu du choix de la voie pour l’accumulation de richesses matérielles et la recherche de production abondante par plus de technicité. Ces éléments, aujourd’hui, sont développés surtout par les chercheurs africains, hélas de moins en moins par les chercheurs de l’Occident. Et l’Afrique devient aujourd’hui, à travers ses instituts et ses centres de recherche, un lieu de production et de diffusion de ces nouveaux savoirs, surtout que sont ainsi renouvelées les problématiques et les questionnements divers.

Le concept permet de montrer les drames internes et externes du continent. Le plus ancien de ces drames est l’esclavage. Drame d’abord interne.

Il est probablement l’effet d’épisodes graves de la péjoration du climat. Ce phénomène naturel est encore mal connu pour notre continent. Mais selon certains travaux récents, surtout, je pense, aux travaux d’Alpha Bouraïma Gado sur la situation du Sahel aux XVIIIe et XIXe siècles, ces travaux montrent que la péjoration du climat a provoqué famines et disettes, migrations et guerres entre communautés à travers le continent et a fait passer souvent des sociétés d’un système égalitaire à un système inégalitaire.

Il a ainsi prolongé des pratiques de mise en servitude datant de l’Antiquité égyptienne et largement répandues encore au XIXe siècle. C’est sur ces axes, amplifiant les effets de l’esclavage interne, que se déploie la demande européenne et son organisation systématique de la traite atlantique à partir du XVIe siècle. Là aussi, c’est sur ce même axe que la demande arabe se fait plus forte dans l’océan Indien surtout du XVIIe siècle au XIXe siècle.

Le drame de l’esclavage devient absolu parce que, externe, il porte sur des dizaines de millions de personnes immense force de travail perdue pour le continent. Mais il est aussi par-là, paradoxalement, la voie par laquelle l’Afrique essème involontairement dans de nouvelles terres et les féconde. Ainsi en est-il des Amériques, de l’Europe, de l’Asie, dans l’Extrême-Orient qui, on le découvre de plus en plus, a entretenu des relations avec les peuples africains de l’océan Indien entre le VIIIe, le XIVe et le XVe siècle.

L’avantage pris par l’Europe dans l’intensification de l’activité économique adossée au développement des villes, lui permet d’engager des politiques d’expansion dans le monde et, en même temps, l’intensification, hélas pour nous, de la traite négrière atlantique. A partir surtout du XVIIIe siècle, l’image de l’Afrique globale est exécrable, surtout en Europe, parce que l’esclavage met légalement l’être humain à la merci d’un autre homme. Je pense en particulier aux codes noirs sous Louis XIV.

L’esclavage des noirs fait naître et promeut peu à peu le racisme anti noir. Cette perception négative prévaut longtemps pour nourrir, au XXe siècle encore, l’européocentrisme qui, comme le dit Jacques Boudy, fait des autres peuples des peuples inférieurs. C’est ainsi que s’est préparée idéologiquement la conquête de l’Afrique.

Mais l’Afrique globale s’est toujours défendue contre tout cela. Dans les diasporas, d’abord, et le marronnage, à travers les insurrections d’esclaves, on constate ce refus. Dans les Amériques, par exemple, j’ai noté qu’il y avait eu 14 grandes rébellions d’esclaves au XVIIe siècle 19 au XVIIe, 52 au XVIIIe, dont la célèbre grande rébellion de Saint-Domingo, et 32 au cours du XIXe siècle qui se sont soldées par la fête définitive de la traite négrière.

On voit donc par cet exemple qu’il y a d’abord un refus de l’esclavage. Mais il y a aussi la religion. La religion qui est vécue par les esclaves comme une force collective, puisée dans l’Afrique mère.

Cette force fonde le syncrétisme religieux comme ce qu’on voit au Brésil. Et toute cette divinité yoruba que vous voyez à Salvador de Bahia. Et un de nos aînés a bien étudié ici au Bénin.

Je pense avoir étudié à Joseph YAYI, l’ambassadeur Joseph YAYI qui a étudié cette question avec beaucoup de finesse et beaucoup de savoir-faire. Vraiment, je vous demande d’applaudir son nom encore. Donc cette force qui fonde le syncrétisme religieux, de la mythologie, est transplantée au Brésil, dans les Antilles.

C’est aussi une forme de retour spirituel en Afrique. Lorsque, vers les années 1820-1830, le courant abolitionniste anglais tente le retour des esclaves vers le Libéria et la Sierra Leone, on constate dans les négrospirituals des esclaves du sud des Etats-Unis qu’ils chantent dans une langue qui a de vagues liens avec l’anglais et qui évoque avec intensité et simplicité leurs rêves, leurs résignations, mais aussi leur révolte cachée et l’obsession d’un retour prochain. Exactement comme le retour des Hébreux sur la terre promise.

De même, en 1835, lors de la révolte des Malais au Brésil, on constate que ce sont des esclaves musulmans d’origine Hausa et Yoruba qui chantent ici un désir de djihad, exactement comme leurs souvenirs d’antan les obligeaient à chanter aussi sur cette terre nouvelle, le djihad. Pour cela, ils seront tous rapatriés en Afrique. Beaucoup d’Agouda font partie de ces esclaves revenus de force, mais en même temps bien contents de retrouver la terre de leurs ancêtres.

On a aussi les dénonciations de l’esclavage par des affranchis dans l’opinion publique européenne. Je note par exemple en France que ces dénonciations ont prolongé l’action de l’abbé Grégoire et de Sébastien Mercier. Tout cela montre le poids de l’esclavage dans les relations entretenues entre les différentes composantes des sociétés africaines, chères des sociétés africaines avec le reste du monde connu.

En reproduisant la société de l’Afrique mère à l’insu de leur maître, les diasporas se rattachent à leurs racines, d’où la force de l’appel du retour lorsque les circonstances s’y prêtent. Poussant plus avant ces politiques d’expansion, l’Europe impérialiste décide de conquérir l’Afrique et l’Asie. L’échec des résistances armées à la conquête coloniale européenne fut en Afrique le point de départ de toutes les formes de dépendance et de prédation coloniales, c’est-à-dire le pillage de nos richesses naturelles, mais c’est-à-dire aussi le pillage de nos biens culturels.

J’ai noté par exemple sur les environ 90 000 pièces d’art d’objets africains trouvées en France, il y a près de 50 000, qui sont arrivées sur le territoire français entre 1886 et 1960, c’est-à-dire entre le moment de la conquête et la période coloniale. C’est cela d’abord, le système colonial.

Voilà pourquoi, même vaincus, ces résistances anticoloniales vont prendre de nouvelles formes, car c’est au cœur même du système et contre celui-ci que vont se concevoir et bientôt mis en œuvre de nouvelles idées sur le devenir de l’Afrique globale. On recourt alors à l’âme de la parole et à l’action politique pour dénoncer le système, soutenir les revendications de liberté et de droit. Ces idées sont aussi celles liées à la promotion de l’état-nation comme espace unitaire que dessinent dorénavant les frontières imposées par l’Europe après 1885 et qui débordent largement les cadres précoloniaux.

C’est aussi le panafricanisme comme théorie contre le racisme anti-noir. Je vous renvoie ici surtout au ‘’noirisme’’ qui s’est développé dans les Antilles. Le panafricanisme aussi comme arme de défense de la dignité africaine.

Je vous renvoie ici aux différents courants de la négritude, mais aussi au jazz et aux musiques créoles. Enfin, le panafricanisme comme volonté commune d’affirmation de la liberté des peuples africains. De là se déploient les discours sur l’indépendance de l’Afrique et dans l’ère postcoloniale.

Plus tard, la volonté de souveraineté, les libertés individuelles et collectives, la démocratie, les droits civiques, la demande de retour des biens culturels, l’intensification des relations entre les peuples de la diaspora et l’Afrique mère. Ces combats engagés hier sont loin d’être terminés. Malgré l’Union africaine et son agenda 2063 qui reconnaît la diaspora comme sixième région du continent et qui vise à corriger les insuffisances de la construction postcoloniale de l’Afrique globale, je voudrais prendre à mon compte l’inquiétude interrogative de tous ceux qui, comme Peter Wakunda, se demandent ce que nous pouvons faire pour qu’on ne dise plus que l’Afrique est un continent à prendre, un continent perdu, un continent en danger.

Apporter réponse à cette question par des regards croisés est une bonne chose. Mais je n’ai pas voulu mettre en avant une fausse neutralité face à une histoire longue de la dépendance et de l’indignité. C’est d’abord prendre le parti, de toujours mettre au cœur du bien commun dans l’Afrique globale le vécu de la souveraineté totalement assumée, la défense des libertés individuelles et collectives, la réalisation de la justice sociale.

L’histoire est une continuité, disait Jean d’Ormesson. Elle est aussi une impatience. Elle regarde vers demain comme elle regarde vers hier.

Et pour paraphraser donc Victor Hugo, je voudrais dire que je ne suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance par ce monde. Mais je suis de ceux qui pensent qu’on peut détruire la misère dans l’Afrique globale. Je vous remercie.

Professeur Pierre KIPRE

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