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Coopération bilatérale entre Haïti et le Bénin

Entretien Exclusif avec Mme Dominique BRUTUS, nouvelle Chargée d’affaires de l’Ambassade d’Haïti à Cotonou

Mme Dominique BRUTUS, bonjour. Vous êtes la chargée d’affaires de l’ambassade d’Haïti au Bénin. Vous venez de prendre service à Cotonou il y a quelques semaines. Nous faisons cet entretien pour aller à votre découverte, mieux vous connaitre, connaitre les axes de coopération sur lesquels vous comptez vous engager et mieux connaitre votre parcours.

Bouge MEDIA : Quel est votre parcours et comment une femme charismatique comme vous  est arrivée dans la sphère diplomatique d’Haïti?

Mme Domique BRUTUS : Je vous remercie pour l’opportunité que vous m’offrez. Je suis arrivée il n’y a que cinq semaines et j’ai l’impression d’avoir fait plusieurs années ici déjà. Je suis enseignante chercheure et pharmacienne de profession. Cependant, sous le président Jean-Bertrand Aristide, j’ai fait quelques années dans le milieu de la diplomatie. Donc, j’ai travaillé un peu à la Présidence de la République d’Haïti au cabinet privé du président Jean-Bertrand Aristide. Je suis arrivée ici comme diplomate, je peux dire que c’est surtout à cause du Bénin. Le Bénin était pour moi vraiment un point focal et c’est la terre de mes ancêtres. Et quand l’offre est venue sur le Bénin, j’ai accepté tout de suite.

Bouge MEDIA : Quel a été l’élément qui a vraiment déclenché en vous cette envie d’accepter cette mission de représentation diplomatique à Cotonou?

Mme Domique BRUTUS : J’ai accepté à cause du lien avec le Bénin, parce que je crois définitivement que nos deux pays, nos deux peuples doivent se reconnecter. D’abord, j’avais été invitée à participer comme intervenante dans le cadre de la Porte du Grand Retour, qui était un projet, peut-être pas officiel, mais c’était un projet qui devait réunir et faire revenir les afrodescendants mais cela n’a pas pu se faire à cette époque. J’étais déjà branchée sur le Bénin. Et pour moi, donner de mon temps pour davantage lier nos deux peuples a été vraiment mon premier élan.

Bouge MEDIA : Est-ce que vous vous souvenez de la première image qui vous est apparue quand vous avez atterri sur le sol béninois en tant que Chargée d’affaires?

Mme Domique BRUTUS : C’est la première fois que je viens au Bénin. Et j’aime rappeler que je me suis toujours dit qu’en arrivant sur cette terre, je voulais m’agenouiller et vraiment saluer nos ancêtres pour ressentir le lien. Et alors, quand je suis arrivée, l’agent de police, il m’a demandé mon billet d’avion. Et donc, j’ai mis mon sac par terre pour chercher le billet et j’ai profité pour embrasser la terre de mes ancêtres. Mon geste rêvé s’est réalisé comme par magie.

Bouge MEDIA : Est-ce que le lien que nous avons avec Toussaint Louverture renforce votre sens de patriotisme en tant qu’afrodescendante ?

Mme Domique BRUTUS : Toussaint Louverture, d’une part, parce que Toussaint Louverture est pour nous un stratège universel. Il est le défenseur de la dignité noire, de la dignité humaine, je veux dire. Oui, c’est vrai, il est d’Allada, c’est vrai, ça a été un point d’attraction pour moi. Mais il y a aussi Ouidah, qui est la ville cultuelle d’où les esclaves sont partis, et qui est imprégnée de la présence de mes ancêtres. Il y a aussi la ressemblance entre les béninois et les haïtiens. Et ici, au Bénin, je me sens vraiment comme chez moi. Même s’il y a l’océan qui nous sépare nos deux pays, je me sens vraiment comme si j’étais en Haïti.

Bouge MEDIA : Comment se porte aujourd’hui Haïti?

Mme Domique BRUTUS :  Comme vous le savez, notre pays traverse une grande crise, une crise sécuritaire, aussi une crise économique. La situation va prendre du temps à se résoudre. Mais je pense que si toutes les volontés concordent, on va arriver à dépasser cette situation.

Bouge MEDIA : Justement, nous avons envie de voir Haïti mieux rayonner à l’international, Quels sont les axes sur lesquels vous comptez vous appuyer pour la coopération bilatérale entre Haïti et le Bénin?

Mme Domique BRUTUS : Ce qu’il nous faut aujourd’hui le plus, c’est la formation des jeunes. Notre premier dossier sera la restitution de l’accord bilatéral qui a existé entre Haïti et l’université d’Abomey-Calavi. Des démarches sont en cours pour vraiment rétablir cet accord de coopération scientifique. Ensuite, c’est le renforcement de notre présence au sein de l’Union Africaine. Je pense que la présence d’Haïti, même si elle ne fait pas partie physiquement de l’Afrique, mais d’un point de vue culturel, nous avons notre place au sein du concert des nations africaines. Donc, le second axe, ce serait vraiment des accords pour la transformation agricole, découvrir les compétences qui existent, découvrir vraiment les équipements afin de promouvoir à des échelons différents des échanges entre Haïti et le Bénin. Nous sommes également intéressés par recherche dans la médecine traditionnelle améliorée. Le dernier axe qui m’intéresse particulièrement, c’est la création d’un Institut bénino-haïtien, où on peut avoir un bouillonnement de cultures et d’échanges, autour de la promotion du vodou haïtien pour voir la similitude entre Bénin et Haïti. Nous voulons aussi faire de l’ambassade d’Haïti au Bénin, un espace de convivialité et de référence pour la communauté haïtienne et béninoise.

Bouge MEDIA : Comment comptez-vous aujourd’hui travailler à faire du tourisme mémoriel un levier de retour des afrodescendants ?

Mme Domique BRUTUS : Je voudrais exprimer ma reconnaissance au gouvernement béninois qui a fait très de grands pas. Je salue les neuf Haïtiens qui ont pris leur nationalité béninoise. A l’ambassade, nous mettons tout au service de Haïtiens afin qu’ils puissent avoir les pièces requises. Et comme nous parlons de diplomatie culturelle, je peux noter que le Vodou, qui est, enfin, je ne voudrais pas dire une religion, mais qui est ce mode de vie commun que nous partageons avec les Béninois, est aussi vraiment un point central dans le développement de nos relations culturelles. Nous allons beaucoup travailler dessus, par une série de conférences, des projections de films, et à la limite faire venir des Haïtiens qui puissent discuter et faire valoir les spécificités du Vodou Haïtien. Les Haïtiens ont envie de venir au Bénin. Nous travaillerons à développer des partenariats pour améliorer sur la liaison, les circuits ainsi que le prix du billet. C’est quand même très loin d’Haïti, c’est plus que 20 heures. Parfois, les détours les plus économiques sont par les États-Unis or certains n’ont pas le visa américain, donc ils sont obligés de prendre les vols les plus longs, en particulier par la France, par l’Europe. Donc, je pense que ces aspects sont fondamentaux. On aurait eu beaucoup plus d’Haïtiens à venir si ce trajet en lui-même, tout le voyage était rendu beaucoup plus facile pour eux. Parce que sinon, je ne vois pas d’Haïtiens qui auraient un problème ici au Bénin. Quand ils arrivent, ils sont tous fiers, ils passent à l’ambassade, ils sont heureux, ils cherchent des perspectives, ils explorent.

Bouge MEDIA : Est-ce que vous avez déjà une feuille de route à nous décliner?

Mme Domique BRUTUS : La première chose, c’est d’abord l’ambassade et les ressortissants. Nous allons renforcer l’institution afin qu’elle puisse offrir des services valables. Dans un prochain temps, on va essayer de travailler sur la cartographie diplomatique, positionner l’ambassade du Bénin par rapport à l’Afrique, le nombre de ressortissants que nous avons, et vraiment essayer avec les autres ambassades qui sont là, de constituer vraiment un point de support et de référence qui puisse permettre à la diaspora de se sentir plus forte.

Dans un deuxième temps, on va lancer toute une série de causeries, tant soit sur la femme, le rôle de la femme dans les sociétés traditionnelles et dans les sociétés d’aujourd’hui. Des causeries particulièrement sur le Vodou, Bénin et Haïti chemins croisés. Nous allons ensuite accueillir aussi le corps diplomatique à Cotonou qui nous connaît peu parce que cette ambassade a été fermée pendant trois ans. Elle a repris service en août 2025. Nous sommes là pour la continuité et pour vraiment donner suite aux exigences de notre Ministère.

Bouge MEDIA : Et justement, dans cet esprit d’ouverture, vous organisez le 07 Avril 2026 une commémoration importante pour votre pays. De quoi cela retourne et comment ça va se passer?

SEM Domique BRUTUS : Nous voulons commémorer le décès de Toussaint Louverture, un geste, je peux dire, authentique. C’est un geste que tout Haïtien a l’obligation de faire. Je crois que la figure symbolique de Toussaint Louverture à travers le monde, pour nous ici spécialement, reflète un caractère vraiment important. Nous avons visité le palais royal d’Allada, nous avons vu le Roi et la Reine d’Allada qui nous ont vraiment reçus avec beaucoup de chaleur et d’émotion. Malheureusement, cette année le festival Toussaint Louverture, ne pourra pas se faire à Allada. Et comme on est quand même à quelques jours de l’événement, on va commémorer l’évènement à l’Ambassade. Il n’y aura pas la dimension qu’on aurait voulu, mais on va quand même marquer l’événement, rappeler que Toussaint Louverture est le père fondateur de la patrie et aussi le symbole international de la lutte pour la dignité des noirs.

Bouge MEDIA : Depuis que vous êtes arrivée au Bénin, est-ce que vous vous êtes sentie un peu déconnectée d’Haïti?

SEM Domique BRUTUS : Je vais vous dire, quand je me réveille le matin, j’entends les coqs chanter, j’entends les sons et les bruits dans les rues de Bénin, je vous assure que je me sens en Haïti. Quand je me réveille, j’ai encore la sensation d’être en Haïti. Je pense que je suis chez moi ici. Chaque fois je sens comment nous sommes béninois et que Haïti fait partie de cette terre et que nos ancêtres sont présents avec nous.

Bouge MEDIA : Est-ce que vous comptez vous lancer également sur le chantier du leadership féminin et de l’éducation des filles ?

SEM Domique BRUTUS : Absolument, nous avons prévu des causeries pour les femmes, pour les jeunes filles, pour mieux comprendre la lutte des femmes. On a tellement tendance à dévier cet événement, la diriger contre les hommes. Je dis souvent que la lutte pour les droits des femmes n’est pas une lutte contre les hommes. Elle est une lutte avec les hommes pour le combat de la dignité et de l’égalité. À part ça, je pense être reçue bientôt par les ministres des Affaires étrangères et de la Culture pouvoir voir dans le cadre de la JIMAD26, quel est l’apport et le rôle que Haïti peut jouer. On peut intégrer, par exemple, l’histoire d’Haïti dans le curriculum, afin que les jeunes puissent mieux connaître l’histoire d’Haïti. D’ailleurs, à l’occasion du film de Patrice Lubumba que nous avons lancé le 14 mars, dans le cadre de la célébration du mois de la francophonie, je peux dire que les gens étaient vraiment passionnés de découvrir ce film. On pourra faire une série de projections de documentaires sur Haïti, sur le Vodou, sur la femme, et tous les sujets qui peuvent permettre aux Béninois de nous comprendre.

Bouge MEDIA : Sur le plan de la coopération culturelle, est-ce que vous envisagez des collaborations déjà entre des artistes et promouvoir des festivals comme la biennale Ouidah?

Mme Domique BRUTUS : Je pense que nous devons vraiment étendre toutes les activités artistiques, parce que là, à travers l’art, la culture s’exprime. Donc ce serait important, c’est un pilier important pour nous, de faire venir les artistes, de les intégrer le plus aux activités culturelles comme la biennale Ouidah qui s’organise chaque deux ans par Totems Afrikaraibes. Nous avons l’activité qui s’appelle <<Les Ames liées>> initiée par une Haïtienne. Aussi y-a-t-il la sixième édition du Festival du cinéma, Haïti est donc un pays d’honneur, et je pense que nous allons participer et faire connaître vraiment, encore à travers un autre outil, le cinéma, les saveurs, la culture haïtienne.

Bouge MEDIA : Mme Dominique BRUTUS, vous dites que le corps diplomatique basé à Cotonou, les haïtiens vivant au bénin et l’ensemble des béninois surtout doivent davantage découvrir Haiti à travers les locaux de l’Ambassade. Quel message vous avez pour conclure cet entretien?

SEM Domique BRUTUS : Je voudrais d’abord dire au nom de l’ambassade d’Haïti au Bénin que nous sommes ouverts à toutes les propositions. Nous voulons accueillir non seulement la population béninoise que nous considérons comme peuple frère, mais aussi la communauté internationale, dans les efforts pour soutenir Haïti, en vue de renforcer l’alliance entre Haïti et l’Afrique. Merci.

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